Exploitation portuaire: Le démantèlement des emprises foncières
Les 26 000 hectares du projet de ville nouvelle ont été divisés, une partie attribuée au PAK et l’autre jetée aux loups fonciers qui rôdent sur tous les terrains du domaine privé de l’Etat.
A Mboro, au point zéro de port de Kribi, une borne dit tout de l’antériorité de ce projet initié en son temps par l’Office national des ports du Cameroun (ONPC), et remis au goût du jour par le comité de pilotage du CIPK dirigé par le ministre de l’Economie de l’époque, Louis Paul Motaze. En effet, dans les années 80, le Cameroun avait déjà l’ambition de développer un port en eau à Kribi pour faire écho à celui de Douala, fluvial et peu profond. Les premières études et délimitations foncières avaient été effectuées mais tout avait été interrompu à cause d’une longue et désastreuse crise économique de 1987 jusqu’à l’atteinte du point d’achèvement de l’initiative PPTE en 2004. Délesté du carcan de sa lourde dette, le pays peut de nouveau voir grand et loin.
Paul Biya confie à Louis Paul Motaze le soin de formuler pour le Cameroun un plan stratégique pour son développement à terme. C’est le sens de la Vision stratégique pour l’émergence du Cameroun à l’horizon 2035. Adopté en 2009, la Vision est rapidement mise en œuvre à travers le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE), devenu le cadre de l’action gouvernementale pour la décennie 2010-2020. De nombreux projets sont lancés dans le cadre du DSCE parmi lesquels le port en eau profonde de Kribi, les autoroutes Yaoundé-Douala et Yaoundé-Nsimalen, le barrage de retenue d’eau de Lom Pangar, le second pont sur le Wouri, le barrage hydroélectrique de Memve’ele, etc.
De tous ces projets, le port en eau profonde de Kribi porte une vraie vision de transformation structurelle de la ville d’accueil avec des effets d’entrainement, comme le projet d’exploitation de fer de Mbalam. Un projet intégré qui va être muté en complexe industrialo-portuaire de Kribi (CIPK), plus global avec quatre composantes : portuaire, logistique, multimodale et ville nouvelle. Coût estimé : 6 500 milliards. Président du comité de pilotage du CIPK, Louis Paul Motaze en parle avec passion et assurance. Alors secrétaire général des services du Premier ministre, il déclare : « Le port en eau profonde de Kribi, en permettant l’exportation en grandes masses des produits issus de l’exploitation des gisements miniers du Cameroun (fer, bauxite, gaz naturel notamment) et l’importation des matières premières pour les industries locales, sera un véritable levier de l’industrialisation du Cameroun et de la compétitivité de ses produits ».
Le pays entier a le regard tourné vers ce nouvel eldorado qui se met progressivement en place. Quand le chantier du port est achevé, les premières désillusions apparaissent. Alors que le CIPK met le cap sur l’autoroute Lolabe-Kribi et boucle le montage financier pour la seconde phase du terminal à conteneurs mais pour certains, la priorité est déjà ailleurs. Le chef de l’Etat a créé le Port autonome de Kribi (PAK), société d’exploitation du port et les ambitions se concentrent sur la prise de contrôle de l’entreprise. Les nouveaux dirigeants du PAK, pourtant issus de l’unité opérationnelle ayant construit le port, vont malheureusement vampiriser le CIPK. Alors qu’ils doivent s’occuper de la composante portuaire, les autorités du PAK s’emploient à aspirer les autres composantes, notamment la composante logistique et industrielle.

Le début de l’exploitation des terminaux à conteneurs et polyvalent du PAK et les retards dans le lancement des projets d’exploitation de la bauxite et du fer marquent le coup d’arrêt du rêve de Kribi. La politique des petits pas prend le dessus. L’Etat avait prévu d’investir 6 500 milliards pour créer un pôle portuaire, industriel et touristique unique en Afrique centrale, mais il n’y a pas dépensé 1000 milliards. Aujourd’hui il se contente des recettes que génère déjà le port en eau profonde de Kribi. Si la mise en exploitation du PAK bat en brèche les accusations d’éléphant blanc qui ont quelques temps été émises, elle devient l’arbre qui cache la forêt d’espoirs perdus.
Le dernier clou dans le cercueil du rêve de grandeur inscrit dans le DSCE et qui avait été entamé avec une réussite incontestable par le ministère de l’Economie est le démantèlement de l’emprise foncière réservée par l’Etat. Le 23 juin 2023, dans l’indifférence générale, le chef de l’Etat a pris un décret portant « déclassement et intégration au domaine privé de l’Etat de certaines dépendances du domaine public artificiel nécessaires aux travaux d’aménagement du Complexe industrialo-portuaire de Kribi (CIPK) ». Selon le décret, les 26 000 hectares du CIPK sont partagés : 11 500 hectares sont attribués au PAK et le reste, soit 14 500 hectares, est classé dans le domaine privé de l’Etat. Le décret présidentiel inclut toutefois un verrou : « Tout acte d’affectation, d’échange, de cession, de vente ou d’attribution en jouissance ou en propriété des parcelles relevant de cet ensemble domanial, quelle que soit la superficie, doit être revêtu du visa préalable de la présidence de la République. »
La précaution est utile, mais le fait indéniable est que le domaine réservé par l’Etat pour le CIPK, qui avait fait l’objet d’une indemnisation et d’un déplacement de populations et de villages entiers, peut désormais être attribué ou vendu en gros ou en détail pour tout autre usage en dehors du projet initial de la ville nouvelle de Kribi et toutes ses annexes et connexes.
Parfait N. Siki
