Filière coton: Sodecoton, le poumon économique du Grand-Nord

 Filière coton: Sodecoton, le poumon économique du Grand-Nord

Plus qu’une entreprise, la Société de développement du coton est l’acteur majeur du développement socio-économique qui impacte la vie de deux millions d’habitants du Septentrion.

Une pluie inattendue arrose Garoua, la capitale régionale du Nord, en cette fin d’après-midi du 30 mars 2026. La température, montée jusqu’à 38°, baisse d’un cran. La chaleur, péché mignon de la ville, est momentanément vaincue, les habitants de Garoua dormiront ce soir au frais. La chaleur reviendra timidement le lendemain matin, puis plus avec plus d’ambition en mi-journée. Peu importe pour les invités de la Société de développement du coton (Sodecoton), reçus dans la salle de conférence du quartier général de l’entreprise, situé à la Rue Mgr Yves Plumey, au nord de la ville. Mohammadou Bayero, le directeur général, et le top management de la Sodecoton ont à cœur de présenter à une vingtaine de journalistes triés sur le volet le visage sans filtre de l’entreprise cotonnière, les défis auxquels elle fait face, son importante dans l’écosystème de la filière coton et son impact socio-économique dans les trois Régions septentrionales du Cameroun.

En effet, justice est très peu rendue à la Sodecoton au regard de son rôle stratégique, économique et social. En 2025, la Sodecoton et ses 394 000 tonnes de coton, c’est 60% des revenus nets agricoles des trois Régions septentrionales, 6% des exportations nationales hors pétrole et 14,1% du PIB agriculture d’exportation du pays. Même si la Sodecoton n’affiche « que » 2 500 employés et 3 700 saisonniers et temporaires recrutés chaque année, elle impacte la vie d’un habitant du Grand-Nord sur cinq, soit 2 millions de personnes. En effet, pour garantir la production du coton, la Sodecoton s’appuie sur 150 000 à 200 000 producteurs répartis dans les Régions du Nord, de l’Extrême-Nord et de l’Adamaoua.

Entreprise publique à 89%

C’est la raison pour laquelle le gouvernement garde un œil constamment ouvert sur l’évolution des activités de la Sodecoton. Lorsque l’un des actionnaires, Geocoton en l’occurrence, a annoncé sa sortie du capital, la présidence de la République a immédiatement instruit le rachat par l’Etat de ses 30% de parts pour un coût estimé à 46 milliards de FCFA. Aujourd’hui, la Sodecoton est détenue à 89% par l’Etat et à 11% par la Smic du magnat camerounais Baba Danpullo. « Les producteurs et le personnel ont bien exprimé la volonté d’entrer dans le capital mais les ressources n’ont pas suivi », révèle le directeur général de la Sodecoton, Mohammadou Bayero. Le départ de Géocoton, autrefois garant de l’encadrement technique au sein de la Sodecoton, n’inquiète pas outre mesure : « Depuis 10 ans, Geocoton n’avait conservé qu’un employé au sein du top management de la Sodecoton, sans doute pour veiller sur ses intérêts. Il n’y avait plus d’assistance technique », glisse une source interne.

Cela n’empêche pas la Sodecoton de continuer à mener ses activités avec un certain succès. Les neufs usines d’égrenage de l’entreprise traitent 340 tonnes de coton par an, alors que ses deux huileries disposent d’une capacité de trituration de 150 000 tonnes de graines de coton par an. La visite de l’une de ces usines, située à Garoua, donne à voir des ressources humaines essentiellement jeunes et pleinement engagées à produire 160 000 tonnes de fibre de coton, plus de 20 000 tonnes d’huile raffinée et environ 78 000 tonnes d’aliments bétail.

60 milliards d’intrants par an

Le secret de la réussite de la Sodecoton réside dans un management portée par une équipe de Camerounais certes, mais surtout il repose sur un système intégré de gestion de la filière coton, qui part du producteur artisanal jusqu’à la Confédération nationale des producteurs de coton du Cameroun (CNPCC), partenaire de la Sodecoton. C’est une expérience particulière d’une organisation bien huilée de fourniture aux producteurs des plants, des intrants, des engrais et de l’encadrement technique pour une optimisation de sa production.

Les détails de la collaboration tripartite entre la Sodecoton, la CNPCC et les producteurs sont un cas d’école dont pourraient s’inspirer d’autres filières agricoles. Le principe est simple : en début de saison, la Sodecoton, après analyse des données météo, hydrologiques et de ses prévisions, définit les quantités d’intrants nécessaires en fonction des surfaces arables évaluées à 102 000 km2. La CNPCC, qui agit pour le compte des producteurs, procède aux commandes des plants et des engrais par appel d’offres. La CNPCC fournit les intrants aux producteurs sous forme de prêts remboursables après récoltes. « Jusqu’ici, les taux de remboursement sont entre 99 et 100% », révèle le président de la CNPCC, Jean-Paul Tizi. Ce qui rend le système si crédible qu’il bénéficie régulièrement des financements des bailleurs y compris internationaux comme la Banque Islamique de Développement (BID). Le montant total des intrants est estimé à 60 milliards de FCFA par an.

C’est surtout un écosystème qui profite autant aux producteurs qu’à la Sodecoton qui s’assure ainsi une production régulièrement en hausse depuis plusieurs années jusqu’au pic de 2023/2024 quand elle a atteint 394 000 tonnes, tout près des 400 000 tonnes prévues dans la SND-30. « Ce système régule même la vie dans les Régions septentrionales, car il faut noter que dans les exploitations agricoles, quand vous avez 1 de coton vous avez 2/3 de cultures vivrières », explique le directeur général Mohammadou Bayero. La production du coton est donc l’assurance que la vie agricole dans le Grand-Nord se poursuit sereinement. En 2011, ce système a connu un bug à cause des exportations frauduleuses vers le Nigeria voisin. Environ 33 000 tonnes de coton ont été ponctionnées, soit une perte de 14 milliards de FCFA.

La menace nigériane

Pour juguler cette situation, les acteurs se concertent pour fixer un prix d’achat du coton compétitif. Un comité de pilotage composé des producteurs et des administrations sectorielles concernées (Mincommerce, Minepat, Minfi, Minader, etc.) élabore une formule de fixation qui tient compte du coût de la fibre à l’international, du cours du dollars et de la santé financière de la Sodecoton. « Nous sommes le plus juste possible parce que la filière doit rémunérer ses acteurs », soutient le directeur général de la Sodecoton. Sous peine de subir une rude concurrence des prix d’un puissant Nigeria voisin qui a déjà vampirisé la filière coton du Niger.

Grâce à ce dispositif, tous les acteurs semblent tirer leur épingle du jeu. « Nos meilleurs producteurs n’ont rien à envier à des fonctionnaires en termes de revenus », affirme le président de la CNPCC. Ce revenu est estimé à 300 000 FCFA/mois. La Sodecoton s’en tire avec un chiffre d’affaires en progression constante depuis dix ans pour atteindre les 225 milliards en 2024. En 2016, l’année où l’entreprise a frôlé la catastrophe en vidant ses fonds propres, la Sodecoton s’est progressivement reconstruite et disposait en 2024 de fonds propres d’un montant de 21,5 milliards contre 500 millions il y a dix ans. L’Etat s’en tire à bon compte : sur chaque kilogramme vendu, 150 FCFA vont au paiement des impôts et taxes diverses. La Sodecoton représente 48% des recettes totales de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale (CNPS) dans la Région du Nord.

Ces statistiques encourageantes ont sans doute conduit le gouvernement à ranger la Sodecoton parmi les entreprises à coter à la Bourse de valeurs mobilières de l’Afrique centrale depuis 2022.

 

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