Ville nouvelle: Le rêve interrompu de Kribi

 Ville nouvelle: Le rêve interrompu de Kribi

Le complexe industrialo-portuaire de Kribi était le vaisseau amiral des Grandes réalisations, le projet-phare des Grandes opportunités. Les promesses d’un eldorado industriel et touristique ont été trahies par une gouvernance des petits pas.

Bien loin du tumulte actuel au port de Douala, le port de Kribi savoure la musique douce des vagues ourlées qui viennent échouer sur les rebords de ses quais. La société TransAtlantic D a déjà obtenu là-bas ce qu’on lui a refusé à Douala, et ses scanners mobiles y déploient toute leur performance technologique. Les activités vont bon train, avec un résultat net affiché en 2024 d’environ 4,5 milliards de FCFA pour un volume de marchandises traité estimé à 12,7 millions de tonnes. Des chiffres en hausse qui peuvent flatter, d’autant que le PAK poursuit sa croissance.

L’inauguration de l’extension du port en eau profonde de Kribi s’est tenue le 9 mai 2025. La société China Harbour Engineering Company (CHEC), bien connue des Camerounais pour avoir déjà réalisé la première phase, a remis les clés du deuxième terminal à conteneurs du Port autonome de Kribi le 21 février de la même année. Quelques jours après la réception officielle du projet, et comme pour annoncer son ambition, le nouveau terminal à conteneurs a accueilli, le 8 avril 2025, son premier navire commercial, le MSC Johannerburg V, porte-conteneurs de 12,5 mètres de tirant d’eau. Venu d’Inde, cet gigantesque bateau, le plus grand jamais accosté sur un port camerounais, a déchargé plus de 400 conteneurs sur une partie des 715 mètres de quai de la phase 2 du terminal. Quelques jours après, le MSC Turkiye, l’un des six plus grands navires porte-conteneurs du monde, a mouillé au port de Kribi.

 

Incontestablement, la nouvelle infrastructure, financée à hauteur de 400 milliards grâce à un prêt contracté auprès de Eximbank China, a triplé les capacités et les performances du Port autonome de Kribi. C’est ce saut qualitatif qui a été salué par tous les invités à la cérémonie d’inauguration de la phase 2 du terminal à conteneurs du PAK, le 9 mai 2025. La direction générale de cette entreprise a eu l’élégance d’inviter parmi ses convives, le ministre des Finances. Elle n’a pas oublié que Louis Paul Motaze est le maître d’œuvre du projet de port en eau profonde de Kribi, inscrit parmi les projets structurants du septennat des « grandes réalisations » de Paul Biya en 2011. Le candidat du RDPC en avait fait un argument de campagne électorale, allant lui-même présider la cérémonie de pose de la première pierre, le 8 octobre 2011.

 

C’est que le port en eau profonde de Kribi est plus qu’un projet. C’est le vaisseau amiral du Document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE), c’est le symbole même du Cameroun devenu un « vaste chantier », sur le chemin de l’émergence économique. Le gouvernement voit donc grand et affiche son ambition en transformant le port de Kribi en complexe industrialo-portuaire. Il n’est plus simplement question de développer un port en eau profonde à Kribi même s’il est déjà en soi un remarquable projet. En effet, à l’origine, il s’agit de construire un port général avec un terminal à conteneurs, un terminal polyvalent, un terminal céréalier, un terminal hydrocarbures, un terminal méthanier, un terminal aluminium et une usine de liquéfaction du gaz naturel. A côté, on construirait un port de pêche industrielle, un port de plaisance et une base navale.

Pourtant, le gouvernement va plus loin en mettant en place le complexe industrialo-portuaire de Kribi (CIPK). Le schéma directeur d’aménagement général du CIPK dévoile quatre composantes :  la composante portuaire, la composante industrielle, la composante urbaine et la composante infrastructurelle. Superficie réservée pour la cause : 26 000 hectares. Le rêve absolu pour un pays en pleine quête d’émergence.

 

La composante portuaire, c’est le port de Kribi et tous ses terminaux dont la phase 2 du terminal à conteneurs est fonctionnel depuis février 2025, avec une longueur cumulé de quai de plus de 1 000 mètres et un tirant d’eau atteignant les 20 mètres. Il existe aussi un terminal polyvalent exploité par le consortium KPMO. A ce jour, aucun des autres terminaux prévus n’a vu le jour. La composante industrielle se met lentement en place. Elle consiste en l’installation des zones industrielles et commerciales associées aux installations portuaires d’une superficie de 20.000 ha, dédiées au développement des industries lourdes. Quelques industries se sont effectivement installées sur la place portuaire de Kribi. La dernière est le cimentier Cimpor, qui entend y produire un million de tonnes par an. Avant lui, avaient déjà trouvé place dans la zone portuaire, Atlantic Cocao Corporation du secteur agroalimentaire, des entreprises de services, de transport, de bois, de télécoms ou de construction d’appareils électroménagers. Des petits pas encore bien éloignés des objectifs prévus dans le schéma directeur d’aménagement général du CIPK.

 

La composante urbaine n’a, quant à elle, jamais été engagée. Il était prévu la construction d’une ville nouvelle avec au moins 100 000 habitants supplémentaires à l’horizon 2040 et des logements pour accueillir le flux démographique né des activités portuaires et touristiques. Des projets immobiliers avaient été imaginés et présentés par certains opérateurs qui n’ont pas connu un début de réalisation. La composante infrastructurelle telle que prévue par le schéma directeur d’aménagement général consistait en la réalisation d’un corridor multimodal de 400 à 500 m de largeur, d’Edéa au port, avec les infrastructures mixtes suivantes : autoroutes, routes, voies ferrées et réseaux électriques. Sur le terrain, 30 km d’autoroute ont été construits entre le site du port à Lolabe et Kribi. Aucun km de chemin de fer et toujours le même axe lourd Edéa-Kribi rapidement dépassé par l’intensité et la nature du trafic lié aux activités du port. La satisfaction manifestée par les autorités portuaires de Kribi à la suite de l’inauguration de la phase 2 du terminal à conteneurs confirme que la politique des petits pas a pris la place du giga-projet qui devait changer le visage de Kribi et de l’économie camerounaise.

 

Parfait N. Siki

 

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